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Congo Brazzaville : paysage avant la bataille présidentielle

À dix mois de la présidentielle, chaque camp se jauge et fourbit ses arguments. Car même s'il attend la dernière ligne droite pour se déclarer, il ne fait aucun doute que Denis Sassou Nguesso briguera un nouveau mandat.



Que ce soit à Ouesso, préfecture de la Sangha  à quelques kilomètres de la frontière camerounaise, ou ailleurs, les pluies inopinées sont des porte-bonheur pour ceux qu’elles bénissent. Trempé, stoïque mais heureux, c’est un Denis Sassou Nguesso nu tête et incurablement élégant qui, debout dans son véhicule de commandement, a passé en revue les troupes alignées pour le 55e anniversaire de l’indépendance, samedi 15 août, droit comme un baobab sous l’averse équatoriale.

À 71 ans, l’homme savoure avec toujours autant de plaisir ces interminables défilés où les « forces vives de la nation » succèdent aux militaires, en martelant le bitume de villes à chaque fois différentes. Trois jours plus tôt, il a prononcé d’un trait et pendant quatre-vingt-dix minutes son discours sur l’état du Congo devant le Parlement.

Ce soir de fête nationale, il dansera la rumba sous l’œil de ses hôtes épuisés. Qui a dit que la panthère mbochie avait troqué ses griffes pour les pattes de velours d’un matou de compagnie ? Sauf que cette fois, discours et défilé étaient, en l’état actuel de la Constitution congolaise, les derniers auxquels s’adonnait le fils de Julien Nguesso et d’Émilienne Mouebara. « L’année prochaine, à la même date ou presque, se tiendra devant vous le président de la République sorti victorieux de l’élection présidentielle de juillet 2016 », avait-il rappelé le 12 août lors de son adresse à la nation. Fin de mandat, donc. Fin de mission ? C’est une autre affaire.

Gouvernance « prête à porter »

Si l’âge biologique de Denis Sassou Nguesso ne correspond apparemment pas à son âge chronologique (à l’instar d’Alain Juppé, qu’il apprécie, il pourrait dire que, « à 70 ans, on n’est pas vieux, on a de l’expérience »), les règles « prêtes à porter » d’une gouvernance qui mesure le degré de démocratie d’un pays à sa capacité d’interdire au peuple de réélire qui bon lui semble autant de fois qu’il le souhaite ne lui conviennent pas non plus.

« L’alternance, c’est le peuple qui en décide, pas la Constitution », résume un proche du palais du Plateau. « Ceux qui, en Occident, prônent la limitation des mandats pensent que les Congolais n’ont pas de capacité de discernement, ou que le chef d’État en place n’acceptera jamais sa défaite. C’était peut-être vrai au Burkina, pas au Congo. En 1992, Sassou a été battu dans les urnes et il s’est incliné. Comme disait le général de Gaulle à propos de lui-même : pourquoi voudriez-vous qu’à son âge il commence une carrière de dictateur ? » Présenté par son auteur comme « le dernier du septennat », le discours du 12 août, bilan des dix-sept années de « Sassou II », a donc été conçu pour donner aux Congolais le désir évident de poursuivre l’expérience bien au-delà de 2016. En résumé : pourquoi changer un président qui gagne ?

Quel bilan ?

Les comptes, il est vrai, sont loin d’être négatifs. Le gros travail, très volontariste, de désenclavement des régions mené depuis une décennie, la politique de développement des infrastructures financée par des emprunts contractés auprès de la Chine à des conditions concessionnelles, la maîtrise de la dette extérieure et du système bancaire ont été reconnus par la BAD et le FMI.

Même si elle affecte directement le volume de la dépense publique, la chute du cours du pétrole n’a pas ralenti un taux de croissance qui tourne autour des 7 % pour 2015 et 2016. Quant à l’indice de développement humain, en lente progression depuis 2000, il est aujourd’hui le deuxième d’Afrique centrale, derrière le Gabon, mais devant l’Angola, le Cameroun ou la Guinée équatoriale. Certes, comme le dit Sassou Nguesso, « beaucoup assurément reste à faire ».

Et puisqu’il ne s’étend pas sur ce point, faisons-le : l’emploi des jeunes, largement dû à l’inadéquation entre les compétences produites par le système éducatif et celles requises par le marché du travail, est un vrai problème, tout comme le manque d’efficacité du système judiciaire, la non-application de certains textes normatifs, la gouvernance laxiste des ressources humaines, la sous-représentation des femmes dans les instances de décision et le classement encore préoccupant du Congo selon les indices de Doing Business et de Transparency International.

Reste que si le revenu national par habitant a plus que doublé en quinze ans, il est difficile de ne pas en créditer le président sortant pour une raison simple : son retour au pouvoir en 1997 a coïncidé, à partir de 2000, avec une décennie et demie de paix dans un pays déstructuré par la guerre, miné par les conflits ethniques et gangrené par de vastes zones de non-droit. Au premier rang du bilan de Denis Sassou Nguesso, figure donc la paix et son maintien. Encore faut-il qu’il soit en mesure de le soumettre à l’examen des électeurs, dans moins d’un an…

Nouvelle Constitution ?

Que Sassou Nguesso ait l’intention de se représenter ne souffre guère de doute. Même si l’intéressé ne se déclarera vraisemblablement pas avant d’aborder la dernière ligne droite, au second trimestre de 2016, aucun Congolais ne pense qu’il envisage de jeter l’éponge. Les concertations présidentielles de juin dernier et le dialogue de Sibiti  à la mi-juillet ont constitué les premières étapes de cette marche vers une réélection escomptée.

Un projet de nouvelle Constitution, habilement confectionnée car incontestablement plus démocratique que la précédente, devrait être soumis aux Congolais dans le cadre de ce que l’on présente à Brazzaville comme l’acmé de l’expression souveraine du peuple : un référendum d’ici à la fin 2015.

Il n’échappe évidemment à personne que qui dit nouvelle Constitution dit nouvelle République, donc remise à zéro des compteurs électifs et possibilité pour Sassou Nguesso d’être de nouveau candidat. Les participants au dialogue de Sibiti ont d’ailleurs opté, dans leurs recommandations, pour un mandat présidentiel de cinq ans (au lieu de sept) renouvelable cette fois sans limitation. Une précision dont on a du mal à penser qu’elle ne leur a pas été suggérée et une perspective quasi cauchemardesque pour une opposition vent debout contre l’idée que le chef de l’État puisse se succéder à lui-même.

De la capacité de cette dernière à mobiliser au-delà de ses propres partisans dépend en partie la réussite ou l’échec du pari présidentiel. Pour l’instant, son ossature militante se compose de deux partis réellement représentatifs : l’Union panafricaine pour la démocratie sociale, le parti fondé par l’ancien président Pascal Lissouba et que dirige aujourd’hui l’un de ses ex-ministres, Pascal Tsaty Mabiala (l’UPADS est implanté dans la Lékoumou, le Niari et la Bouenza), et le Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral (MCDDI) tendance Parfait Kolélas, formation historique de la région du Pool.

Les leaders d’opinion s’activent

À Brazzaville et à Pointe-Noire, lieux de melting-pot ethnique regroupant 60 % de la population congolaise, des leaders d’opinion dont la représentativité réelle est difficile à évaluer, si ce n’est souvent sujette à caution, s’activent auprès de la jeunesse et tentent de sensibiliser l’embryon de société civile : Clément Mierassa et Paul-Marie Mpouele sont les figures de proue d’une galaxie de plateformes et de collectifs présents également au sein de la diaspora.

Quelques personnalités transfuges, récentes ou anciennes, du régime Sassou complètent le tableau : Mathias Dzon, Charles Zacharie Bowao, André Okombi Salissa, Claudine Munari… Tous ont juré de s’opposer par tout moyen aux projets du pouvoir. Leurs armes : le boycott du référendum et la « résistance pacifique ». Leur handicap : nombre d’entre eux se sont déjà assis à la table du banquet, même si leur tour est sans doute passé trop vite à leur goût.

Bénéficiant d’appuis discrets au sein de certaines chancelleries occidentales (celle des États-Unis notamment, dont l’activisme frise l’ingérence revendiquée), la galaxie opposante a une forte connotation « sudiste ». Dans un pays où le vote demeure l’expression d’un choix collectif plus qu’individuel, ce caractère communautaire n’est pas, pour elle, un inconvénient.

Sauf qu’il serait stupide et réducteur de croire que le pouvoir en place est exclusivement un « pouvoir mbochi », donc nordiste, lequel se maintiendrait depuis près de dix-huit ans par l’unique truchement de la répression et de la manipulation. Outre le fait que le Nord est loin d’être monolithique (les Mbochis eux-mêmes forment une société acéphale), il y a longtemps, s’il en était ainsi, que le régime aurait implosé.

Sassou Nguesso, animal politique habile

L’animal politique qu’est Sassou Nguesso a tissé de multiples alliances, diurnes et nocturnes, dans toutes les régions du pays, pratiquant avec subtilité l’art de la séduction. Parfait Kolélas, dont il a fait un ministre, le « trahit » pour passer à l’opposition ? Sassou rallie à lui son frère Landry et sa sœur Théodorine. Le parti de Jean-Pierre Thystère-Tchicaya, défunte figure tutélaire de Pointe-Noire, se prononce contre le changement de la Constitution ? Sassou nomme ministre son fils et héritier politique, Jean-Marc.

Sa botte secrète : la redistribution. À ce jeu clé sur le continent, Denis Sassou Nguesso sait que celui qui dispose de moyens sera toujours plus crédible dans la transaction électorale que celui dont l’unique discours est un discours de changement.

Face à des opposants déterminés mais démunis, le camp présidentiel dispose de cartes maîtresses. Le contrôle de la force publique, d’où la génération d’officiers supérieurs « politiques » a depuis longtemps été écartée ou mise à la retraite, paraît solide. Le saint-cyrien Guy Okoï, chef d’état-major général, est un pur républicain, et le chef de la police, Jean-François Ndenguet, est un fidèle de longue date.

Une carte maîtresse : le PCT

Machine de sensibilisation aussi lourde que redoutable, le Parti congolais du travail (PCT) s’apprête à mettre ses bataillons en ordre de marche. Certes, le moteur a connu quelques ratés au démarrage et des hésitations sur la stratégie à suivre, quelques défections aussi – rien à voir cependant avec l’hémorragie subie par le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) de Blaise Compaoré avant sa chute. Certes, quelques-unes des personnalités de son bureau politique qui ont, lors du dialogue de Sibiti, tenté d’imposer une période de transition à un président dont ils briguent plus ou moins discrètement la succession n’ont pas renoncé à leur projet.

Reste que, seul parti implanté sur l’ensemble du territoire et bénéficiant d’une évidente proximité avec l’administration (ceci expliquant cela), le PCT et son armée de militants n’ont aucun adversaire à leur taille. Tout un dispositif d’ONG et d’associations évoluant aux marges du politique et du caritatif complètent ce travail de quadrillage.

À leur tête, le plus souvent, des proches, voire des membres de la famille présidentielle comme Denis-Christel Sassou Nguesso, fils du chef de l’État, Willy et Edgar Nguesso, ses neveux, Hugues Ngouélondélé, son gendre (et maire de Brazzaville)… Leurs activités, volontiers médiatisées, pallient les insuffisances des systèmes de santé et d’éducation avec une certaine efficacité.

Un paysage qui s’éclaircit avant la bataille

Le spirituel enfin n’échappe pas aux enjeux de l’heure. Si la hiérarchie épiscopale catholique reste neutre dans son ensemble, axant ses interventions sur la préservation de la paix dans un pays où, depuis 1963, le pouvoir s’est presque toujours conquis à la pointe du fusil, les réticences d’une partie de ses fidèles sont en quelque sorte compensées par le soutien des Églises du réveil au régime.

Germain Loubota, qui dirige le Conseil supérieur (Coserco) de ces puissantes organisations dont la religiosité n’a d’égale que le nationalisme, est un proche de la première dame, Antoinette Sassou Nguesso, très active sur ce dossier.

À dix mois de la présidentielle, le paysage s’éclaircit, et les camps en présence se jaugent. Rien n’est encore joué, et, dans un pays encore traumatisé par les guerres de la décennie noire des années 1990, la peur d’une brusque flambée de violence est toujours présente dans certains quartiers sensibles de la capitale. «

Quitter pour quitter et laisser le pays dans le désordre, non ! » s’est exclamé le président tchadien Idriss Déby Itno, le 12 août, à l’occasion de sa propre fête nationale. Denis Sassou Nguesso, dont le langage n’a jamais donné dans le brut de décoffrage, ne le dira pas ainsi, préférant promettre à ses compatriotes que si d’aventure la démocratie était menacée au Congo « ce ne sera jamais par nous et nous ne le permettrons jamais ». Mais il le pense très fort.


François Soudan (Jeune Afrique)



Commentaires articles

1.Posté par Mombeti Gall le 03/09/2015 10:15
Effectivement, nous, Congolais, ne voulons plus des cette gouvernance «prête à porter». Les Occidentaux ont toujours pensé que les Africains doivent rester éternellement leurs colonisés. Ils ont détruit nos cultures pour imposer les leurs qui sont d'ailleurs en déphasage avec les réalités africaines. La démocratie se pratique en Occident selon les réalités occidentales. Elle doit aussi s'appliquer au Congo conformément aux réalités congolaises. La gouvernance dans la société africaine n'a pas de limite d'âge. Le plus important c'est la bonne action que le roi fait pour son peuple. Le Congo a ses capacités de résoudre ses problèmes. Que Denis Sassou N'Guesso quitte le pays pour le laisser aux mains des aventuriers, les Congolais disent non. Qu'il reste à la tête en apportant une amélioration dans sa gouvernance, surtout en frappant tous ceux qui s'illustrent par la gabegie financière et le vol des biens publics, les Congolais disent OUI.

2.Posté par kimpa vital le 03/09/2015 12:33
je suis congolais d'un certain âge. Depuis ma naissance je n'ai jamais vu les choses bouger en Afrique comme je le vois depuis près d'une décennie. le Congo est parmi les meilleurs élèves en la matière. Alors continuons dans cette lancée.

3.Posté par Paul Djembo le 03/09/2015 15:50
Effectivement nous peuple Congolais voulions plus de cette gouvernance de prête à porter car seul doit etre le peuple qui doit décider de l'avenir de son pays en passant par la voix des urnes c'est out plus autres manipes et moyens d'accession c'est une forme de consolider la démocratie dans notre pays

4.Posté par tossangana mbomoko le 03/09/2015 19:22
Ce sentiment de vouloir briguer un 3è mandat, ne relève pas du président lui-même mais plutôt consensuel avec le peuple car nous sommes dans un pays démocratique où la démocratie bat son plein et c'est ce peuple qui est détenteur du pouvoir. Et donc le meilleur moyen de tout faire quand deux camps s'entretuent reste la décision du peuple.

5.Posté par NAPOLEON BONAPARTE BOLEZ le 16/11/2015 15:06
Les avis seront toujours partagés et divergents. Le Congo, cette terre existe depuis des millénaires et, elle continuera à exister après nous. Rien ne restera statique, tout changera, encore et encore

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Message de VOEUX de nouvel'An 2017 par le président Denis Sassou Nguesso